ENSEMBLE FORUM 28

ENSEMBLE FORUM 28

ACCUEIL POLITIQUE/CITOYENNETÉ SOCIAL/LUTTES ÉCOLOGIE SOLIDARITÉS MONDE RÉTROVISEUR ENSEMBLE! AILLEURS SUR LES SITES CULTURE(S) AGENDA

POLITIQUE

Élevage, une crise du système libéral



Les manifestations d’éleveurs  ont repris en France. En effet, les graves difficultés que rencontrent depuis un an les producteurs de porcs, de lait et de viande bovine continuent et surtout risquent de perdurer.

Dans notre département, la colère des agriculteurs et des éleveurs s’est faite particulièrement visible devant la préfecture de Chartres, la sous-préfecture et la mairie de Nogent-le-Rotrou, en passant par les grandes surfaces, ceci à plusieurs reprises depuis l’été 2015.


Le piège du libéralisme


En partie d'ordre conjoncturel avec des spécificités pour chaque production, la crise résulte principalement de conditions générales et permanentes : libéralisme grandissant (le pire peut encore advenir avec TAFTA), dumping social au sein des pays de l’Union Européenne (UE) et poids de la grande distribution.


Le libéralisme grandissant c'est d’abord la suppression des quotas laitiers depuis avril 2014 qui favorisaient un certain équilibre entre production et débouchés et donc une certaine stabilité des prix. Cette suppression des quotas déstabilise le marché européen et amplifie les disparités des conditions de production. En Allemagne, par exemple, les étables laitières sont bien plus grandes qu'en France. Les fermes-usines imposent leur modèle venu des Etats-Unis.


Autres exemples.

Dans le secteur du porc, aux écarts structurels entre régions (tailles des élevages et des abattoirs), s'ajoutent des causes  économiques comme le recours massif aux "travailleurs détachés", les écarts de salaires ou de fiscalité.

Le libéralisme c'est aussi la concurrence effrénée au sein de l'industrie de transformation qui va chercher sa matière première là où elle est la moins chère (en Allemagne ou en Espagne pour les porcs).

En aval, la concentration de la grande distribution et sa position dominante sur l'ensemble du système alimentaire, impose ses prix aux producteurs comme aux consommateurs, prélevant au passage de fortes marges.

Le fruit vénéneux de décisions anciennes


Cette crise s'inscrit dans un processus plus ancien qui sous les effets conjugués de l'élargissement de l'UE, des réformes de la PAC (libéralisation, impact des primes directes à l’hectare) et des évolutions agricole, industrielle et commerciale, a

accru les difficultés de l'agriculture française par rapport à ses concurrents de l'UE.

       Par exemple, sur la période 2003-2013, en viande de boucherie (bovine, porcine et ovine), la position de la France s'est dégradée vis-à-vis des sept pays de l'UE concurrents : la part de marché à l'export a reculé de 11 à 9 %, alors que les importations, essentiellement en provenance de l'Allemagne et de l'Espagne, ont fortement progressé (+ 21 %).


Les mesures du ministre Le Foll


Dans l'immédiat, les éleveurs les plus touchés ont besoin de retrouver un revenu pour éviter le désespoir et les abandons précoces de l'activité.

À la suite des décisions du Conseil des ministres, un décret va être pris pour une baisse de 7 points des charges sociales de tous les agriculteurs. Cette nouvelle mesure s’ajoute à une baisse de 3 points des cotisations familiales en vigueur depuis 2015. Pour tous les paysans ayant dégagé un très faible revenu en 2015, le report de toutes les cotisations sociales 2016 sera reconductible dans la limite de trois ans sans aucune démarche de l’agriculteur et sans pénalité ou intérêt de retard. Cependant, les retards de cotisations seront redevables plus tard par les paysans qui n’auront pas mis la clef sous la porte à force de produire à perte. Car on ne change rien à la sacro-sainte loi du marché au sein de l’Union européenne! Ces « solutions » sont identiques aux mesures d’urgence de l’été dernier.

Des solutions temporaires

qui ne remettent pas le système en cause


Comme prévu, le libéralisme de Bruxelles a encore frappé : laisser "le marché" faire son œuvre, c'est-à-dire la surproduction se "régler" par des prix en-dessous des coûts de production avec comme conséquence la disparition de nombreux producteurs.

La concurrence implacable est toujours la règle. De son côté, le syndicat agricole majoritaire, la FNSEA(1), ne parle pas de sortir de ce système mortifère, il demande à l’État les moyens de répondre à la concurrence par la concurrence, par l’abaissement des charges (cotisations sociales) et des normes, par le soutien à l’agrandissement des exploitations. Parallèlement, le député de Châteaudun Philippe Vigier, lors de sa campagne des Régionales, ne rêvait que de développer l’industrie agroalimentaire dans le département.

Le bilan de la politique agricole est pourtant catastrophique : en vingt ans, le nombre d’exploitations a baissé de moitié. Le gaspillage des terres a continué à un rythme effréné, avec la perte d’1,7 millions d’hectares de terres agricoles. La balance agricole française se dégrade et l’agriculture est de plus en plus polluante, en termes d’engrais, de pesticides et de gaspillage de l’eau. Bilan dénoncé par la Confédération paysanne, un des trois syndicats minoritaires : « Modernisation et investissement sont au cœur de la mise sous perfusion d’un système périmé et destructeur où les exploitations doivent être de plus en plus grosses et avec de moins en moins de paysans » [communiqué du 04/09/2015](3)

Des solutions pérennes


S’attaquer aux causes profondes ne sera possible qu'en s’affrontant aux règles européennes, qu’elles soient agricoles ou non. Il s'agit de questions de politique générale, nationale et européenne. Et, constat inquiétant, les nécessités environnementales et climatiques restent des points aveugles des politiques agricoles européennes.

D’après Aurélie Trouvé, ingénieure agronome, « les responsables politiques n’ont pas été capables, au niveau européen, d’imposer une régulation de marché qui permette aux agriculteurs d’avoir des revenus minimums et stabilisés, et de ne pas subir de surproduction et de concentration géographique. D’un côté, il y a la volonté de certains États d’aller vers le productivisme, de l’autre, il y a de la lâcheté sans contre-offensive politique»(2).

Il est urgent de résoudre durablement cette crise. D’abord, il faut redistribuer davantage les aides de la PAC en faveur de systèmes alternatifs. Soyons logiques : plus on offre des services environnementaux, plus on crée d’emplois par hectare, et plus on doit toucher des aides. Il faut également stopper la mise en concurrence sauvage en refusant tous les accords de libre-échange. S’opposer à la réglementation européenne pour imposer une sortie vers le haut c’est aussi, au sein de l'UE, imposer un prix minimum à la production, plafonner les marges de la grande distribution, développer les solutions coopératives, les circuits courts, et protéger les sols, l’eau et la santé des agriculteurs et des populations.

Ces changements ne seront efficaces que s’ils s’inscrivent dans un projet politique alternatif permettant de passer d’une agriculture productiviste et libérale à une agriculture écologique et sociale plus régulée. Cela nécessite que la majorité des citoyens s'emparent de la question agricole et alimentaire aux côtés des acteurs de l’agriculture.

Ensemble !28


Notes 

(1) Xavier Beulin, président de la FNSEA, dirige aussi le grand groupe français agro-industriel Avril-Sofiprotéol, de nombreuses autres entreprises et des organismes officiels. Voir http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/07/28/que-reprochent-ses-detracteurs-au-patron-de-la-fnsea_4702196_4355770.html?xtmc=xavier_beulin&xtcr=3

(2) Aurélie Trouvé a été coprésidente d’ATTAC-France de 2009 à 2013 et est actuellement responsable de son Conseil Scientifique. Elle est aussi maître de conférences en économie à AgroParisTech.

(3) Reporterre  http://reporterre.net/Et-Xavier-Beulin-president-d-Avril-Sofiproteol-fut-hue-par-les-agriculteurs

Sources 

- Commission Ecologie-Agriculture d’Ensemble!

- Gérard Le Puill : Produire mieux pour manger tous d’ici 2050 et bien après, Pascal Galodé éditeurs, 2013.

- Aurélie Trouvé, interview de Sophie Chapelle,  février 2016,  Bastamag.net


Toutes les photos en cliquant ICI